Entretien avec Sebastián Guerrero sur les forêts, la diversité et la découverte 

Certains chercheurs trouvent leur vocation dans une salle de classe. D'autres, comme Sebastián Guerrero, la trouvent dans la forêt elle-même. 

Né et élevé près de Popayán, une ville nichée dans les Andes colombiennes, Guerrero a passé son enfance sur une ferme familiale bordée à la fois par une zone de grande biodiversité des Andes tropicales et à la fois par des plantations forestières monospécifiques issues de l’un des plus grands projets forestiers du pays. 

« Je dirais que je suis né au cœur des forêts », se souvient-il. Sa province natale, le Cauca, est située entre l'Amazonie et le Chocó-Darién, deux des plus grandes forêts tropicales humides d'Amérique du Sud. « Ça veut dire beaucoup de forêts à découvrir. » 

Ce contact avec la nature a suscité bien plus qu’une simple curiosité ; il a fait naître une question. « J'ai passé une grande partie de mon enfance dans ces écosystèmes, à observer les plantes et les arbres de très près et à me demander comment et pourquoi toutes ces espèces poussaient ensemble. »

Sebastian Guerrero menant des travaux de terrain dans les forêts tropicales.

Trouver son domaine

Cette curiosité d’enfance l’a finalement orienté vers une discipline : l’ingénierie forestière, qu’il a étudiée à l’université du Cauca. C’est là que Guerrero a rejoint – puis coordonné – le « Seedbed for Applied Silviculture ». Ce groupe de recherche étudiant ouvre la voie à faire des travaux pratiques sur le terrain, allant de la caractérisation des forêts andines au soutien des efforts de conservation de l'espèce menacée du chêne noir, (Trigonobalanus excelsa) dans le massif colombien. 

Sebastian a ensuite effectué un stage chez Smurfit Westrock Colombia, où il a évalué la biomasse dans des plantations monospécifiques de pins et d’eucalyptus. Puis une opportunité internationale s’est présentée : une bourse octroyée dans le cadre de la Plateforme de mobilité étudiante et universitaire de l’Alliance du Pacifique. Cela l’a conduit au Chili, où il a travaillé dans les forêts méditerranéennes du centre du pays et dans la forêt pluviale de Valdivia, deux « hotspots » de biodiversité mondialement reconnus.

C'est ce va-et-vient entre des systèmes forestiers très différents qui a cristallisé la question qui anime encore aujourd'hui ses recherches : 

« Comment la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes s'influencent-ils mutuellement ? Une meilleure compréhension de cette relation pourrait améliorer la productivité des forêts et leur résilience face aux perturbations environnementales, ce qui est essentiel dans le contexte des changements globaux. »

De droite à gauche : Benoît Gendreau-Berthiaume, coordinateur de l'ISFORT, Sebastian Guerrero, Kim Bannon, professionnelle de recherche, le professeur Christian Messier et une autre personne du groupe.

Son arrivée à DIVERSE 

Cette question lui a finalement permis d'entrer en contact avec Christian Messier et de commencer une maitrise en biologie à l'UQAM en 2024. 

Les travaux de recherche menés par Sébastien dans le cadre de sa maitrise se sont déroulés à la plantation expérimentale IDENT Outaouais, où l'équipe de recherche étudiait comment la diversité des espèces et l'hétérogénéité horizontale (la répartition des arbres au sein d'un peuplement) influe sur la productivité des jeunes communautés d'arbres. Il a souvent été observé qu'une plus grande diversité d'espèces favorisait la productivité forestière et d'autres fonctions écosystémiques. Cependant, la relation entre la diversité et l'hétérogénéité horizontale, ainsi que son rôle dans le fonctionnement des écosystèmes, n'a pas retenu beaucoup d'attention jusqu'à maintenant. 

Pour approfondir cette question, Guerrero s'est appuyé sur cinq années de données de croissance concernant quatre espèces d'arbres. Chaque espèce a été plantée en monoculture ainsi que dans des mélanges de deux et de quatre espèces, disposés selon des schémas spatiaux distincts :

Régulier: arbres plantés en rangées, selon le mode de monoculture traditionnel 

Complexe: espèces classées en fonction de leur tolérance à l'ombre, reproduisant ainsi le processus d'auto-organisation observé au début de la succession forestière 

Random: une répartition aléatoire des points présentant le même espacement moyen entre les arbres que le motif complexe, mais sans tenir compte des besoins en lumière des espèces 

« Ce protocole expérimental permettra d'acquérir des connaissances précieuses sur la manière de répartir les espèces d'arbres lors de la création de nouvelles forêts afin de renforcer les effets positifs de la diversité », a-t-il expliqué. 

Plantation IDENT en Outaouais

Ce que les données révèlent déjà 

Même à ce stade, des tendances claires se dessinent : 

« Nous avons appris que les jeunes forêts ne jouent pas aux dés », explique Sebastian. En d'autres termes, mélanger des espèces au hasard, sans tenir compte de leurs besoins en lumière, peut se retourner contre nous et réduire la productivité au lieu de l'augmenter.

Le revers de la médaille est toutefois encourageant : « Augmenter le nombre d'espèces présentant des besoins en lumière contrastés et les planter en fonction de leurs besoins, comme dans notre schéma complexe, pourrait renforcer les effets de complémentarité sur la productivité. »

Doctorat en vue

Alors que sa maitrise touche à sa fin, Sebastian planifie déjà son projet de doctorat. L'accent sera désormais mis sur les processus racinaires souterrains, dont le rôle central dans le fonctionnement des écosystèmes est de plus en plus reconnu. 

Un autre projet se concrétise également : en s'appuyant sur deux décennies de données issues de TreeDivNet, le plus grand réseau mondial d'expériences sur la diversité des arbres, Sebastian souhaite contribuer à définir la manière dont DIVERSE pourrait élaborer des stratégies visant à diversifier les forêts à travers le Canada. 

Interrogé sur ce qu’il préférait de sa participation à DIVERSE, Sébastien n’a pas du tout parlé des arbres, mais des gens : 

« Faire partie de DIVERSE et rencontrer des chercheurs exceptionnels comme Jürgen Bauhus et Peter Reich, dont je lis les articles depuis le début de ma carrière, ainsi que mes collègues qui développent des projets et des idées incroyables, est une grande source d'inspiration. » 

Cet échange d'idées a marqué sa façon d'aborder la science elle-même : « Faire de la recherche dans DIVERSE a véritablement changé ma façon de travailler ; cela m’a notamment permis de découvrir la notion de complexité. » 

Et il espère que cette influence ne s'arrêtera pas aux frontières du Canada. « Je serais très heureux de faire profiter ma région natale tropicale des idées et des valeurs issues de DIVERSE, où elles seraient tout à fait pertinentes et utiles. »

Articles en lien

FR