Résumé de : Isabelle Aubin, Amanda Roe, Benjamin Marquis, Laura Boisvert-Marsh, John Pedlar, Sandy Erni, Benoit Hamel, Glenn Lawrence, Dan McKenney, and Taylor Scarr (2026). « Vulnerability of Canadian forests to invasive insects under climate change », Canadian Journal of Forest Research.
Le dendroctone du pin, l'agrile du frêne, le puceron lanigère de la pruche... la liste des insectes envahissants qui menacent les forêts canadiennes s'allonge, le transport du commerce international favorisant les invasions longue-distance et les changements climatiques accélérant leur progression vers le nord. Jusqu'ici, la plupart des évaluations de risque se faisaient une espèce à la fois. Une équipe de Ressources Naturelles Canada a voulu prendre du recul et produire un portrait national intégré : à quel point les forêts canadiennes sont-elles vulnérables aux insectes envahissants à haut risque ?
Comment l'étude a été menée
C’est en croisant la distribution de 37 des espèces d’arbres les plus abondantes au Canada, les niches climatiques actuelles et projetées de 14 insectes envahissants à haut risque et la sévérité de leur dommage que les chercheurs ont produit des cartes de vulnérabilité.
Ce que l'étude a trouvé
Le portrait est frappant : 3,2 milliards de tonnes de biomasse forestière sont actuellement à risque d’être exposées à au moins un des 14 insectes ciblés. Ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 13,6 milliards de tonnes d'ici 20 ans selon la capacité de déplacement des insectes favorisé par l'expansion vers le nord d’habitats climatiques propices.
Deux zones névralgiques (« hotspots ») se démarquent, et elles sont de nature très différente :
Dans l'Ouest Canadien,le dendroctone du pin menace actuellement 804 millions de tonnes de pins hors de son aire de répartition historique. Ici, la vulnérabilité vient surtout d'une seule espèce très destructrice.
Dans l'est Canadien,plusieurs insectes menacent simultanément des espèces compagnes: les frênes, le hêtre d’Amérique et la pruche du Canada. Individuellement, chacune de ces essences représente une biomasse exposée relativement faible, mais les épidémies de ces ravageurs sont sévères et causent une mortalité importante. L’une de leurs principales conséquences est la réduction de la redondance fonctionnelle des forêts et d’un appauvrissement de choix d’essences indigènes.
Fait notable : la forêt boréale centrale demeure, pour l'instant, une zone relativement épargnée, en partie grâce à des températures froides et des interactions antagonistes avec des insectes indigènes. Mais le réchauffement climatique pourrait augmenter les risques d’épidémies d’insectes dans le futur.

Pour les praticiens : ce qu'il faut retenir sur le terrain
Certaines essences sont beaucoup plus à risque que d'autres. L'épinette noire est l'espèce la plus exposée en volume absolu (875 Mt actuellement à risque de type faible sévérité), mais l'épinette rouge se distingue par sa grande exposition : 95 % de sa biomasse au pays est déjà exposée. À l'inverse, cinq essences de l'Ouest canadien et plusieurs genres de l'Est — érables, peupliers, douglas, thuyas — ne sont exposés à aucun des 14 insectes ciblés (en l'absence du longicorne asiatique).
Un scénario à surveiller de près : le longicorne asiatique (ALB). Ce ravageur a été éradiqué avec succès à deux reprises en Ontario, mais le risque de réintroduction demeure élevé, les infestations actives se poursuivant aux États-Unis. S'il devait s'établir de nouveau, six essences additionnelles (érables, bouleaux, peupliers) deviendraient vulnérables, ajoutant 3,1 milliards de tonnes de biomasse exposée — une hausse de 23 % de la vulnérabilité totale du pays. Les auteurs rappellent que les deux programmes d'éradication ont coûté environ 35,5 millions $ CAN au total, alors qu'une invasion non gérée pourrait coûter plus de 431 millions $ CAN par année rien qu'en produits du bois. La détection précoce demeure de loin l'option la plus rentable.
La cote de sévérité, un outil de priorisation utile. L'article utilise une échelle de sévérité en 6 niveaux (adaptée de Mech et al. 2019), allant de la mortalité d'arbres déjà affaiblis (niveau 1) jusqu'au potentiel d'extinction fonctionnelle de l'espèce hôte (niveau 6). L'agrile du frêne et le puceron lanigère de la pruche affichent tous deux le niveau maximal — un signal clair pour prioriser la surveillance de ces deux ravageurs partout où leurs hôtes sont présents.
Les impacts peuvent être sous-estimés même à faible sévérité. Les auteurs soulignent qu'une infestation de sévérité 1 (mortalité d'arbres stressés seulement) peut tout de même changer significativement la structure et la productivité d'un peuplement : des arbres affaiblis mais vivants perdent leur rôle fonctionnel dans l'écosystème pendant des années avant de mourir. Il ne faut donc pas se fier uniquement à la cote de sévérité pour évaluer l'urgence d'intervention. Ces invasions surviennent dans un contexte où les forêts sont déjà fragilisées par les sécheresses, les événements météorologiques extrêmes et les changements climatiques. Ces conditions affaiblissent les arbres et favorisent la prolifération de ces ravageurs.
Les limites de l'exercice à garder en tête. Ce portrait ne modélise ni la dispersion réelle des insectes, ni les effets cumulatifs de perturbations combinées (sécheresse + insectes, par exemple). Les cartes de vulnérabilité doivent donc être lues comme un point de départ pour cibler la surveillance, pas comme une prédiction précise de l'endroit et du moment où une invasion se produira.
À retenir
Ce portrait national offre un outil concret de priorisation : il permet d'identifier rapidement les régions où intensifier la surveillance, où concentrer les efforts de détection précoce, et où la composition en essences mérite d'être revue en fonction des risques d'invasion à venir. Dans un contexte où l'intervention n'est pas possible partout, cette vue d'ensemble aide à décider où agir en premier.
Pour consulter l'article dans son intégralité, cliquez sur le lien suivant : https://doi.org/10.1139/cjfr-2025-0328



